L'une
de mes toutes premières retraites me laisse un souvenir vivace.
Je n'ai pas oublié avec quel mélange d'impatience
et d'anxiété je la voyais approcher, comme si je pressentais
qu'elle allait marquer ma vie chrétienne en profondeur. Elle
me fit découvrir la prière. Je compris que la prière
est la respiration du baptisé et que, sans elle, la foi est
menacée de s'étioler aussi sûrement qu'un petit
enfant privé d'attention et d'amour.
Cette
découverte me sembla si fondamentale que je pris la résolution
de ponctuer désormais ma vie de temps de prière et
de faire chaque année une retraite. Cela m'apparut le seul
moyen pour laisser Dieu m'irriguer en profondeur, pénétrer
mes activités et mes relations.
Une
retraite est pour moi quelque chose de toujours nouveau, comme est
toujours nouvelle la rencontre de deux personnes qui s'aiment, comme
l'est la prière. Mais j'ai réalisé aussi, au
fil des années, que le Seigneur désire cette rencontre
plus encore que nous: quand nous décidons d'aller prier,
il est déjà là qui nous attend et nous accueille.
La Bible fourmille d'exemples en ce sens. En témoigne ce
passage de l'évangile de Marc (6, 31 sv) où l'on voit
Jésus - attentif comme toujours à ceux qui l'entourent
- dire à ses disciples dont il a remarqué la fatigue:
"Venez à l'écart et reposez-vous". Ce n'est
pas ailleurs qu'il les invite à prendre leur repos, mais
près de lui, comme s'il trouvait lui-même sa joie à
passer ce moment d'intimité avec eux.
Si
une retraite est ce long moment d'intimité avec le Christ
je ne peux pas ne pas en sortir régénérée.
Mais j'ai fait peu à peu une autre expérience, c'est
que, contrairement aux apparences, je n'y arrive pas seule: m'accompagnent
également mes proches, mes amis, ceux que je côtoie
chaque jour et la foule d'anonymes auxquels me lie la grande famille
humaine. Dans le Christ, ils me sont mystérieusement présents
avec leurs soucis, leurs peines, leurs joies, leurs souffrances,
leurs attentes, que Dieu connaît -, et ce compagnonnage a
pour effet de stimuler ma prière afin qu'ils soient eux aussi
rejoints par son amour.
J'ai
quitté mon univers familier, mes occupations habituelles,
la vie bruyante et ses sollicitations de toute sortes, et me voilà
subitement plongée dans le silence. J'y aspirais tant à
ce silence: pourquoi commence-t-il par me peser et me dérouter?
Brusque transition sans doute. Le silence intérieur, lui,
m'apparait souvent comme une véritable épreuve car
l'imagination, profitant du champ libre, s'en donne à coeur
joie pour m'envahir de souvenirs, d'idées, d'impressions
qui m'assaillent de toutes parts et cherchent à me détourner
de "l'unique nécessaire". Heureusement l'ardeur
jalouse de Jésus ne demande qu'à chasser ces intrus
venus profaner son temple! (Jean 2 sv). Une fois n'y suffit pas,
hélas. Parfois il s'agit du silence de Dieu, épreuve
plus redoutable encore. "Parle, Seigneur, ton serviteur
écoute"(1 Samuel 3 et sv), mais moi j'ai beau écouter,
je ne l'entends pas. Dieu se tait. "Seigneur, ne sois pas
sourd... Écoute quand je crie vers toi"(Ps 28).
Heure de la foi pure, de la fidélité. Rester là
quand même... Durer, sans rien ressentir.. Expérience
de sa pauvreté. Mystère de Dieu à la fois silence
et parole.
Pour
soutenir la prière, il y a les instructions. Je me souviens
d'un prédicateur qui ne parlait jamais plus de vingt minutes.
C'était d'autant plus frustrant qu'il était plein
d'humour et qu'on l'aurait écouté durant des heures.
Mais il avait prévenu: "Le vrai prédicateur,
c'est l'Esprit Saint. Mes paroles n'ont d'autre but que de vous
mettre en appétit. Ensuite je lui laisse la place".
Sur le coup, cela m'a paru bien austère mais finalement m'a
beaucoup marquée et continue de m'aider aujourd'hui.
La
retraite est un temps propice pour ouvrir la Bible trop délaissée
en temps normal, pour m'y promener à loisir, y retrouver
l'histoire des relations de Dieu avec son peuple, toujours d'actualité,
m'arrêtant sur les passages qui me "parlent au coeur"
(Osée 2, 18). De temps à autre, je vais me
dégourdir les jambes et, tout en marchant, j'égrène
volontiers le chapelet. C'est une prière simple et reposante.
J'ai
remarqué qu'une retraite conduit à mieux se connaître
: exposée à la lumière du Christ, je me découvre
dans ma vérité, avec mes zones d'ombre, mes
refus, mes résistances. Cette prise de conscience, au lieu
de m'attrister, m'incite à "m'en retourner" vers
le Père (Luc 15.11sv) pour éprouver, à travers
le sacrement du pardon, la douceur de son amour miséricordieux
et libérateur. L'eucharistie est bien sûr le sommet
et le centre de chaque journée et je la redécouvre
comme le lieu privilégié de la rencontre du Christ
avec son peuple.
La
retraite terminée, régénérée
par l'air des sommets longuement respiré, je retrouve avec
joie les activités et les rencontres variées du quotidien,
sans qu'il y ait vraiment rupture avec les jours précédents.
La source à laquelle je suis allée puiser continue
de m'irriguer en profondeur, toujours prête à désaltérer
la multitude de ceux qui sont assoiffés d'amour et de paix.
G.
Delaby

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