| Réflexions
autour des pratiques
Le
pèlerinage, la procession, le temps de jeûne, la prière,
mais encore le chant des psaumes, le jubilé, le partage eucharistique,
la méditation des évangiles sont des pratiques que
les chrétiens ont reçu de leurs devanciers et qui
marquent leur manière de vivre, leur relation avec les autres,
leur approche du Divin. Et la liste est innombrable des manières
d'entrer dans l'espace du Sacré, ce "lieu", ce
"temps" à travers lesquels l'être humain
rencontre plus grand que lui, trouve et retrouve à la fois
l'universel et des raisons personnelles de vivre aujourd'hui. Ces
pratiques ne sont pas toutes nées avec le christianisme,
mais recèlent une signification renouvelée par la
foi dans un Dieu Vivant. Et le chrétien, comme tout être
humain, a besoin d'exprimer ce en quoi il croit, puisque le christianisme
est d'abord la religion de l'incarnation, en Dieu fait homme et
sauveur.
La pratique est un acte
Le pèlerinage est une marche, une approche de l'être
humain vers ce lieu qui le dépasse, vers un lieu saint, pour
honorer la mémoire d'un témoin hors du commun. Le
pèlerin sort de son milieu habituel, pose des pas les uns
après les autres, sent la fatigue, le dépaysement
; il est obligé de chercher des repères pour se guider.
L'entretien d'une église, le bénévolat au Secours
Catholique sont des applications qui sont marqués par le
sceau de l'action. Il en est ainsi de toute pratique - c'est l'origine
du mot même" pratique - qui est action. Le croyant dans
sa pratique est un acteur.
La
pratique est une mise en relation
La visite aux malades, aux prisonniers sont des pratiques qui mettent
en relation celui qui est visité et celui qui est visiteur.
Le recueillement sur la tombe des siens, le 2 novembre, est une
coutume qui est faite en famille pour faire mémoire des défunts.
Et même se retrouver seul devant la sépulture du disparu
est justement l'indication qu'on est là pour le retrouver
dans une communion qui dépasse les mots. De même l'étude
des textes évangéliques pour entrer dans l'intelligence
de la foi est, outre un acte de lecture, une passerelle entre les
croyants et la Parole qui les anime.
La
pratique est une maille humaine
La prière, qu'elle soit formulée "par cur",
qu'elle soit balbutiement, solitaire ou communautaire, montre par
sa répétition, en tous les lieux de la terre, que
l'homme n'est pas seul et qu'il s'intègre à toute
une chaîne d'hommes et de femmes qui font comme lui, qu'il
n'est qu'un maillon croyant répétant après
tant d'autres fidèles d'hier et d'aujourd'hui, sachant que
demain d'autres prendront le relais pour s'adresser à Dieu.
Cette répétition -- qui peut paraître faiblesse
humaine -- dit bien que l'homme n'est pas homme tout seul, mais
qu'il est partie intégrante d'une humanité qui le
dépasse, et, plus encore, quand la prière est eucharistie.
La
pratique est dépassement
La flamme des cierges allumés en plein jour devant la statue
de Notre-Dame montre "clairement" que ce geste cache un
sens qui dépasse la mèche allumée. Dans cette
démarche, qui peut lire ce que révèle cette
flamme : une demande de guérison, une action de grâce,
une
réussite à un examen
.Qui peut sonder les reins
et les curs, si non Dieu ? Toute pratique gestuelle, orale,
auditive passe par des aspects externes, visibles par l'observateur
qui voudrait pouvoir deviner ce qu'elle porte en elle. Mais justement
la signification n'est pas apparente et appartient à celui
que son acte introduit dans le mystère divin qui le dépasse.
La
pratique est incarnation
La procession des rameaux pour acclamer Jésus, le signe de
croix, le chant choral mettent en jeu la main, la foi, les jambes,
la voix. Ces pratiques rappellent à chacun des chrétiens
qu'il est fait de chair et d'os, qu'il est corps et sensibilité.
Voir, toucher, entendre, manger, boire sont nécessaires pour
construire une femme, un homme, là où ils se trouvent,
au temps où ils vivent. Les pratiques en ce sens indiquent
à celui qui "voudrait faire l'ange" que la foi
n'est pas une abstraction et que la foi se vit au quotidien par
du concret, concret que lui Christ lui-même a vécu
en tant qu'homme sur la terre de son pays en un lieu donné.
La
pratique est questionnement
La visite aux enfants atteints d'une maladie incurable, l'aide aux
personnes en détresse est non seulement un partage avec des
humains blessés dans leur corps, dans leur affectif, dans
leur cur, mais c'est le questionnement adressé un jour
ou l'autre à tout homme avec ce qui, dans la vie, est essentiel
: la tendresse, le mal, l'inexplicable, l'intolérable, l'inexcusable,
l'inaccessible à la raison. La pratique questionne alors
le sens de la vie : Qui suis-je ? D'où je viens ? Où
vais-je ? Et le croyant, est alors bousculé dans sa foi,
pour répondre à la question même de Jésus
à ses disciples : "Et pour vous, qui dites-vous que
je suis ?" Marc, 8,29
Ces
quelques exemples sont à multiplier tellement les pratiques
sont diverses, tellement l'inventivité des croyants au long
des âges est prolifique. Mais toutes cherchent à donner
une réponse aux questions de la vie que chacun porte vis-à-vis
de soi-même, vis-à-vis des autres, vis-à-vis
de sa foi.
Bien sûr, les pratiques sont ambiguës, comme toute action
humaine et peuvent virer au geste, à la parole mécaniques.
Mais elles peuvent aussi être précieuses et devenir
un appui, même quand elles sont habitude, au moment de grande
fatigue, de lassitude comme un support pour continuer le chemin.
Existent encore des pratiques "instituées" que
l'Église, la Communauté des croyants, a rendu plus
solennelles, plus "célébrantes" et plus
communautaires, à savoir les sacrements. Il s'agit de pratiques
qui sont le lieu de rendez-vous de Dieu et de son peuple, de chaque
membre de l'Église et de tous les membres de l'Eglise. Là
se proclame ce que le chrétien reçoit de Dieu, là
s'alimente aussi ce qui donne sens à son existence et fonde
ses pratiques.
Dans les pages voisines, vous découvrirez que les manières
de vivre les sacrements ont évolué dans l'histoire
pour que la pratique soit toujours en correspondance avec les gens
qui vivent ces sacrements et que la spécificité de
ces signes tient à leur lien avec le Dieu vivant ressuscité.
Néanmoins, le péril qui guette les pratiques est leur
sacralisation, quand elles deviennent leur propre objectif, oubliant
qu'elles ne sont qu'une médiation, qu'une transition vers
le Dieu qui s'est fait homme. Alors revient l'avertissement du seigneur
: "le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat"
Marc 2,27. Toute pratique a une tendance naturelle à se figer,
à se momifier, à être entourée d'ajouts,
utiles un temps, mais devenant scories au fil des années.
Aucune pratique, si ancrée dans la Tradition qu'elle soit,
ne peut épuiser jamais les mystères des personnes
qui la vivent, ni ce pourquoi elle existe. La pratique, absolument
nécessaire à l'homme pour exprimer sa foi, s'enlise
quand elle n'est pas signifiante de cette foi qui le soutient. Pour
retrouver la force vive de la Source, toutes les pratiques, fussent-elles
millénaires, sont à désensabler pour que la
force vivifiante de l'Évangile ne soit ni ralentie, ni altérée,
ni confisquée et que, à travers elles, souffle l'Esprit.
"Or la vie en éternité,
c'est de te connaître,
toi le seul vrai Dieu
et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ". Jean
17,3
Étienne
Vallée
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