En introduction, Mgr Simon pose trois points préliminaires.
-Intérêt de l'Eglise pour l'Union Européenne
?
L'Eglise ne sacralise pas l'Union Européenne, mais elle a de
la sympathie pour la Paix, dans la lignée de la déclaration
de Robert Schuman le 9 mai 1950 et la déclaration de Paul VI
à l'ONU en 1965 " Plus jamais la guerre ".
- Nécessité de prendre du recul par rapport à
l'actualité immédiate.
Les bénéfices de l'Union Européenne sont invisibles.
La paix, c'est comme la santé, on n'y pense pas quand on l'a.
Pourtant la paix n'est pas évidente. En 1989, la Yougoslavie
était présentée comme l'avenir de l'Europe !
Chacun sait ce qu'il est advenu. Pensez - simple hypothèse-à
ce que serait le budget militaire de la France si le pays préparait
la guerre contre l'Allemagne ?
- Exigence de faire de l'histoire, d'entretenir la mémoire.
Pour montrer d'où vient l'Union Européenne, évoquons
la situation de l'Europe en quelques dates rondes:
-1944 : Berlin, capitale d'un Reich, dirigé par Hitler, une
Europe dévastée
-1954 : Berlin : soulèvement populaire à Berlin Est
et en RDA.
-1964 : Berlin, ville coupée en deux par le Mur (1961); Europe
coupée par le " Rideau de Fer ".
-1974 : Portugal, la révolution des illets.
-1984 : état de guerre en Pologne : assassinat du Père
Popiéluszco.
-1994 : guerre civile dans l'Ex Yougoslavie éclatée.
-2005 : 10 nouveaux membres dans l'Union Européenne, surtout
des pays situés à l'Est.
-2007 : Union Européenne à 27 membres (deux pays situés
à l'Est)
Depuis cinquante ans, un processus a permis l'élaboration de
l'Union Européenne, mais tandis que les pays à l'Ouest
de l'Europe parlent " d'élargissement ", les pays à
l'Est parlent de " réunification ". La vision est
différente, et c'est pourquoi retrouver la mémoire
longue est indispensable. Pour les pays à l'Est de l'Europe,
il s'agit d'un retour en Europe, dans une Europe dont ils avaient été
séparés par le Rideau de fer. Un retour en Europe : chacun
sait que saint Martin est né en
Hongrie.
Premier temps " miraculeux " : les années
1945-60 à l'Ouest
Ce qui a permis l'édification de l'Union européenne
est une expérience spirituelle (pas confessionnelle),
celle du pardon mutuel entre la France et l'Allemagne. Sans cette
volonté de dépasser les antagonismes lourds, sans cette
volonté de construire un avenir nouveau, les bases organiques
de l'Union européenne auraient-elles résisté ?
" Nous aurons l'Allemagne que nous méritons ", telle
était l'intuition des initiateurs.
La création de la C.E.C.A. (Communauté européenne
du charbon et de l'acier) en 1951 se propose des objectifs réalisables
reposant sur trois piliers :
-la recherche de la paix en confiant à une autorité
supranationale la production du charbon et de l'acier, autorisant
par là-même le contrôle de ces moyens de guerre (canons
et chars ne sont-ils pas en acier ?)
-la liberté d'adhésion pour chaque peuple, car
le traité n'est pas réservé aux deux anciens ennemis,
mais à tous : l'élargissement est déjà là
non par la force, mais par un choix libre des peuples.
-la solidarité entre les régions pour que la Communauté
ainsi créée puisse connaître un développement
harmonieux, ce qui est en accord avec la doctrine sociale de l'Eglise(cf.
Centesimus Annus).
Ces trois éléments fondateurs se retrouvent dans le traité
de Rome (25 mars 1957), où était Jean-François
Deniau qui vient de disparaître.
Reste qu'il convient de ne pas oublier les conditions de ce commencement
de l'Union Européenne et que l'impulsion a été
donnée avant tout par la société civile.
Deuxième temps " miraculeux " :
les années 65-80 à l'Est
En face de ce premier mouvement qui se faisait à l'Ouest de
l'Europe dans les années 45/60, il convient de noter l'existence
d'un mouvement surgi dans la partie Est de l'Europe.
Sans rappeler les insurrections et les crises (Budapest 1956, Prague
1968), écrasées par la force, il faut signaler que la
Pologne et l'Allemagne parviennent à entamer une réconciliation
(1965-85), vécue par exemple lorsque les évêques
des pays de l'Est et des pays de l'Ouest, séparés par
le rideau de fer, ont eu une expérience de fraternité
pendant le Concile Vatican II, pratiquée lorsque la Pologne pour
fêter son existence millénaire en 1966 avait invité
des évêques de tous les pays, y compris des évêques
allemands
en demandant et en offrant le pardon, ce que le régime
polonais communiste dénonça comme une traîtrise
Dans
la même perspective, il convient de placer l'élection à
la tête de l'Eglise d'un pape polonais en octobre 1978,
la création en 1980 de Solidarnosc, le syndicat de Lech
Walesa, avec ses 10 millions d'adhérents et de noter que les
Etats de l'Europe de l'Ouest ne bougent pas quand le général
Jaruzelski prend le pouvoir en 1981 et instaure un Etat martial
tandis
que les forces civiles -associations, groupes religieux
- dont faisait partie Mgr Simon. - s'organisent pour porter un réconfort
matériel et spirituel aux Polonais. Certes cette phase de l'histoire
de l'Europe à l'Est nous est mal connue, mais son approche est
nécessaire pour comprendre aujourd'hui l'attente de ces pays
de l'Europe à l'Est, et qui ont une vision différente
de la nôtre, d'autant plus nécessaire que désormais
ils sont membres de l'Union Européenne.
Un troisième temps : Et aujourd'hui ?
Il est de la responsabilité des Eglises, de la population civile
de créer des conditions favorisant cette compréhension
mutuelle. Ce qui a été fait par les jumelages entre
les communes françaises et les communes allemandes, ce qui a
été fait dans le cadre cuménique est à
réinventer avec les nouveaux membres. Il ne s'agit plus par exemple
de discuter entre catholiques et protestants, mais désormais
avec les orthodoxes, d'élargir le dialogue avec les musulmans
(présents dans cette Union Européenne du Sud-Est, ex-
Yougoslavie). Il s'agit d'arriver à changer la signification
du 8 mai : passer de la victoire des Alliés, comme on le
trouve sur " nos " calendriers " au fait que ce même
8 mai est non seulement la libération de la France, mais aussi
la libération de l'Allemagne du Nazisme. Mais aujourd'hui
il est encore nécessaire d'aller plus avant, car pour les pays
baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), par exemple, le 8 mai est la date
d'entrée dans le système communiste, ce qui est tout
autre qu'un choix de liberté
Pour les déportés,
à l'Ouest, le 8 mai est d'abord l'ouverture des camps nazis,
alors qu'à l'Est, les déportés dans les camps soviétiques
devront encore attendre longtemps
L'histoire n'est pas la même.
S'impose donc à nous la connaissance et la compréhension
de l'histoire - longue - des " autres ", de leurs souffrances
pour que l'Union européenne devienne véritablement une
union, quand les citoyens pourront mettre les mêmes mots sur les
mêmes évènements. Des pèlerinages, des jumelages
scolaires, la circulation des étudiants dans le cadre Erasmus
ou Socrates contribuent à cette compréhension. Et l'Eglise
est partie prenante de cette rencontre des peuples qui ne peut que renforcer
les liens et les conditions de paix.
A la suite de cet exposé, les questions furent nombreuses. Voici
quelques extraits sous forme ramassée.
Q. Sur le non français au " traité constitutionnel
".
R.. Le mot constitutionnel est inadapté, car l'Union Européenne
n'est pas un Etat, mais une union, même si le Saint-Siège
a auprès de l'Union Européenne un nonce, et considère
donc l'Union au même titre qu'un Etat
Le " Non "
français est un fait. Un évêque en prend acte. Un
citoyen constate donc que l'Union européenne est en crise, mais
que les crises sont fréquentes dans l'élaboration de l'Union
Européenne. Néanmoins le crédit de la France a
été entamé. De plus en votant " Non "
les Français ont dit " Oui " au traité de Nice
(par défaut) pour lequel ils n'avaient pas été
consultés par reférendum. Quand la France va de l'avant,
l'Union Européenne avance. L'Allemagne, à cause de son
histoire, n'a pas le même pouvoir moral pour faire avancer l'Union.
Peut-être faut-il attendre que la présidence de l'Allemagne
(actuellement) prépare la présidence de la France en 2008
pour débloquer la situation
?
Q. Fallait-il inscrire dans le traité constitutionnel les
termes de " racines chrétiennes " ?
R.. Les racines chrétiennes sont visibles, nul besoin de les
rappeler, sauf à noter qu'ici nous sommes dans un lieu (CAD,
ancien séminaire) qui est une réponse. Mais l'important
est de faire vivre ces racines chrétiennes. Les Français,
les Néerlandais, les Belges ne voulaient pas de ces termes au
contraire des Polonais
Mais les uns et les autres ne mettent pas
du tout la même signification sous ces vocables : en forçant
le trait, pour un Français, c'est l'obligation d'aller à
la messe, pour un Polonais, les racines chrétiennes c'est la
résistance au communisme, pour un Allemand, c'est le non au nazisme
En
bref, c'est le reflet de l'histoire de chacun des pays. Aussi l'inscription
des mots " héritage chrétien " n'est pas un
motif suffisant pour rejeter le traité constitutionnel, d'autant
que pour faire de l'histoire en toute rigueur, il faut également
prendre acte que le nazisme et le communisme sont aussi des produits
nés dans des pays christianisés
Q. Intégrer la Turquie ?
R. Comme évêque, je n'ai pas à me prononcer. La
question est une question politique. Est-ce que l'Union Européenne
doit s'élargir à l'Est (Ukraine, Biélorussie, Turquie).
Robert Schuman prévoyait une union basée sur la liberté.
L'Union Européenne doit-elle s'élargir, avoir plus de
membres ? La question peut être posée autrement : ne peut-on
exporter la méthode utilisée pour fonder l'Union Européenne
afin de créer d'autres espaces qui formeraient d'autres unions
? La question de fond est la paix.
En tout cas, l'argument religieux n'est pas pertinent : refuser l'entrée
de la Turquie pour cause de religion musulmane est à la fois
condamner les musulmans à ne pas entrer en démocratie,
et diminuer les libertés religieuses des chrétiens (orthodoxes,
catholiques, autres
) qui vivent dans les pays musulmans.
Il est absolument nécessaire de se placer sur le plan de la citoyenneté
qui est le point commun, donc ici de la liberté religieuse. La
citoyenneté permet à chaque confession de s'exprimer et
de vivre. Insister que l'Union européenne est un Etat de droit.
Q. Un pape allemand après un pape polonais ?
R. Pour les Polonais, ce fut une reconnaissance, et pour les Allemands,
c'est une réhabilitation : " Nous sommes pape " a écrit
un journal allemand. De tels évènements forment la conscience
européenne.
Q. Les valeurs chrétiennes ? Le rôle des retraités
?
R Les valeurs chrétiennes sont notamment la paix, le pardon,
le respect et la dignité de la personne, dont nous n'avons pas
le monopole. Mais l'Eglise a à en faire la promotion.
Les retraités ont la mémoire, et par conséquent,
ils ont un témoignage à transmettre, à dire et
redire les raisons de vivre, et non pas à dire à leurs
petits enfants de vivre comme eux. Il est urgent de transmettre aux
enfants et petits enfants, dans ce monde qui est dur, qui ne leur permet
pas de grandir à leur rythme, ces valeurs pour qu'ils les possèdent
à l'intérieur d'eux-mêmes, pour qu'ils aient la
force de résister aux pressions externes de toutes sortes, pour
qu'il aient la liberté à l'intérieur d'eux-mêmes.
Notes prises par Etienne Vallée
La conférence sur l'Europe et les Catholiques
était organisée par le
Mouvement Chrétien des Retraités du diocèse. Elle
eut un plein succès à
la fois par l'intérêt du sujet et par la qualité
de l'intervenant,
Monseigneur Hippolyte Simon , enfant du diocèse , archevêque
de
Clermont et vice-président de la Comece depuis 2003. La Comece
est la
commission des Episcopats de la Communauté européenne,
qui a un bureau
à Bruxelles.